JOURNAL D’UN SOLSTICE D’HIVER
Gorges de la Vis – Cévennes
Jeudi 18 décembre
Provende d’eau

En route pour la Vis dans un temps doux, pluvieux. Dans une accalmie, pique nique sous l’abri-sous-roche de la Foux. Les eaux sont hautes, la première plage est submergée, l’autre inaccessible. Comme à chaque fois, salut, fleur et chant pour elle, puis faire provende d’eau pêchue au ras de la Résurgence : lancer le seau à champagne au bout de sa corde, récupérer le seau chahuté et en remplir les bouteilles. Cette eau vivante sur mes lèvres et la pluie. Et aussi le lavage dans cette eau sauvage de ce qui en a besoin. Merci aux mystères de l’eau de la terre mêlée à l’eau du ciel.
Jeudi 19 décembre
Bénédiction sous la cascade

En marche le long de l’autre rive, au raz de l’eau dans un jour doux et pluvieux. Les falaises au dessus ruissellent et le micro abri-sous-roche avant le Cambon est une véritable cascade, lui qui coule par gouttelettes habituellement. Tout le long la pluie transforme le sentier en ruisseau, nous cheminons les pieds dans l’eau au côté de la Vis qui charrie de la terre. Un souci jaune pour la rivière, chercher dans son cours ma propre circulation et faire aller loin dans le flux tout ce qui encombre. Et nous marchons sous la pluie dans les ruisseaux, trempés, contents.
Nous retournons pour marcher cette fois-ci dans le sens du flux. La pluie nous traverse. Revenant à la cascade du petit abri-sous-roche, à nouveau le chant de l’eau et plusieurs fois la tête sous la cascade, le reste du corps à l’abri sous la roche. Mains en coupe, la boire en chantant cette merveille. En la quittant, je la vois dévaler depuis le haut de la falaise.
Au soir, nous nous égouttons, séchons, et je verse sur mon corps, le chant, la décoction chaude de pin, de thym et d’eau de lavande. Une dernière fois mouillée avant de reposer.
La nuit tombe, il pleut fort, nous sommes au chaud et à l’abri, merci.
Samedi 20 décembre
Transforme dans les méandres
Marchant vers le Mas du Pont à l’aplomb des méandres de la Vis au ras des falaises sous une fine pluie. Arrivés au grand plissement noir en surplomb, il ruisselle, le chemin dans l’éboulis devient cascade. Juste là, le sentier s’est effondré dans le ravin. Ça passerait, mais non, il a tant plu ces derniers jours qu’un autre effondrement est possible.
En faisant demi-tour je ramasse une pierre avec une ligne rouge finissant en tête serpentine et retourne sur mes pas. Dans une accalmie de pluie, sur un rocher plat, un petit tas de polenta entouré de grains de sarrasin. Je pose la pierre ligne rouge pour démarrer à sa suite ce que je vais écrire avec les trois riz.
J’écris transforme

Les trois couleurs de la transformation dans les méandres de la rivière et les falaises en constante transformation…

ROUGE l’énergie vitale qui permet le changement. La traversée, commencée par une ligne serpentine.
ROUGE&NOIR Transition entre rouge et noir. La porte.
NOIR L’abandon de ce qui doit se transformer. Quitter l’inadéquat et l’usé.
NOIR&BLANC S noir&blanc contient l’arc-en-terre et l’arc-en-ciel. Dans le noir toutes les couleurs de la matière. Dans le blanc toutes les couleurs de la lumière.
BLANC La purification. Le renouveau. La nouvelle forme qui advient en mouvement incessant.
Ce mot dans le paysage

Méandres de la Vis, plissements des falaises. Les rochers bordant les méandres tombent, roulent, se fracassent et se rééquilibrent. Nous sommes pile dans une boucle de méandre. Je suis debout devant le mot transforme. Deux cascades alimentent la Vis au centre du méandre, et je suis soutenue par l’arbuste derrière moi.
Pique nique dans une éclaircie et même un court rayon de soleil. Retour tranquille sous la pluie fine. Les eaux sont montées, le sentier d’hier doit se confondre avec la Vis. Dans les virages en montant vers Blandas, pensées pour la composition issue de l’ADN, la transition entre le minéral et le végétal, cette transformation qui fait naitre la vie sur la pierre : les mousses et les lichens.
Nuit paisible de lune noire et le mystère de ce que nous allons laisser couler/tomber avant le renouveau.
La vie multiple sur les pierres
Dimanche 21 décembre
Le jour peine à se lever. Dans les rafales, le temps tempétueux, la pluie forte, nous rejoignons le cercle de pierres en bottes et ciré complet.
La si belle et bonne évidence : à la loupe, sous la pluie battante, la multitude des formes de vie sur la pierre, les lichens et les mousses. Une chose est de le savoir. Une choses est de le sentir en soi. Une autre encore est de le voir, sentir, au solstice d’hiver, dans ce cercle, sous la pluie, dans les micro flaques. Les lichens et les moussent palpitent. La vie palpite, toute mouillée, multipliée, gigote. Don de sarrasin dans les bourrasques.
Plein d’eau à Vissec ! La rivière souterraine est sortie. Boueuse, elle dévale son lit à toute allure. La route est coupée, elle cascade par dessus en torrent boueux, tumultueux. La tempête s’amplifie.
Lundi 22 décembre
Jour de départ, il pleut des trombes. Auto pas étanche. Rivières en crue. Fossés pleins. Vignes inondées.
