LIGNE DE FUITE

La Coulée de Bise, Alpes

Journal

Mardi – L’araignée sur ses poutrelles invisibles à mes yeux, pianote et se lance dans l’architecture circassienne de sa toile – matin tiède et blanc, sans vent. Sa toile implique une bonne douzaine de graminées. Science du piège à la merci du premier chevreuil. Elle marche au dessus de moi. Elle a du faire le fil en se lançant dans un souffle d’air quand j’avais les yeux fermés.

Mercredi – L’air tiède peuplé d’êtres volants en tout sens. Certains furètent, d’autres tracent, pressés. Certains en vol stationnaire, d’autres à la manière des ludions, ou erratiques. Chacun son rythme, sa danse, seuls, en couple, en bande, en nuée. La trame invisible de leurs trajets tisse au dessus du pré un dôme d’air bougé qu’irise les pâles rayons du soleil d’aujourd’hui. Muscles au repos, mes mains écrivent les bribes de ce journal. Le sous-jacent n’arrive pas jusqu’à mes doigts, il me transforme lentement. Un immense homme foncé marche dans les nuages blancs, il va vite, un pied posé sur un petit nuage.

Jeudi – Ce matin, le long du pré mitoyen, la prairie a eu sa lisière de sous-bois arrachée, presque jusqu’au torrent. Au tractopelle à chenille, godet et tronçonneuse. Le voisin « nettoie » et « taille » et comme « ça faisait longtemps », il fallait « taper dans le vif». Les quelques arbres des lisières encore debout sont blessés : tailler à la pelleteuse n’est pas fin. Tous les arrachés sont entassés au Caterpillar en bordure. Effrayant ce rapport délirant au Vivant et plus effrayante encore sa banalité…

Vendredi – À la tombée du jour, je vois un renard et un lièvre traverser à toute allure l’espace ravagé. Mais pas l’un coursant l’autre. Chacun, affolé, fuyant. Le goût mortel de ce micro-remembrement dans la bouche, je les ai suivi.

Laisser venir le vide
Après le changement
Sans regret, observer, écouter
Confiance qu’après le vide, ça s’emplit toujours…