Soyons terrestres

SOYONS TERRESTRES

Écrit avec trois riz d’ici
Riz rouge pour la force de l’énergie vitale qui permet le changement
Riz noir pour l’abandon de ce qui est inadéquat et va se transformer
Riz blanc pour le renouveau et la nouvelle forme qui advient dans le mouvement incessant du vivant
Trois couleurs de transformation1
Pour que la vie ne coure plus inaperçue à nos côtés
En nous munissant d’une meilleure carte pour ouvrir les chemins de l’action

POUR QUE LA VIE NE COURE PLUS INAPERÇUE À NOS CÔTÉS

Extraits de L’ARBRE MONDE – Richard Powers (p14 à 530)

C’est ça le problème avec les humains, à la racine de tout. La vie court à leur côté inaperçue. Créant l’humus. Recyclant l’eau. Échangeant des nutriments. Façonnant le climat. Construisant l’atmosphère. Nourrissant, guérissant, abritant plus d’espèces vivantes que les humains ne sauraient en compter. Si ton esprit était seulement un peu plus vert, nous te noierions de vérité.

À chaque promenade avec la nature, on reçoit bien plus que ce qu’on cherche. L’accès le plus direct à l’univers c’est une forêt sauvage.

Le monde commence ici. Ce n’est jamais que le début. La vie peut tout faire. Tu n’imagines même pas.

Quand vous abattez un arbre, ce que vous en faites devrait être au moins aussi miraculeux que ce que vous avez abattu.

Les vieilles faims primordiales, les commandements premiers : regarde, écoute, goûte, touche, sens, dis, rejoins.

N’espère ni ne désespère, ni ne prédis, ni ne te laisse surprendre. Ne capitule jamais mais divise, multiplie, transforme, unis, endure et agis comme tu l’as fait tout au long du long jour de la vie.

« Encore ». Le mot que dit la vie depuis le commencement.

UNE MEILLEURE CARTE POUR OUVRIR LES CHEMINS DE L’ACTION

Extraits de L’INEXPLORÉ (p. 367 à 372) et RENDRE L’EAU À LA TERRE (p. 300 à 304) – Baptiste Morizot

Changer le fond de carte

Une mauvaise carte de la situation nous envoie dans le mur, une carte plus ajustée ouvre des chemins de l’action. Une carte, c’est avant tout une redescription : hier encore, en regardant par la fenêtre on ne voyait qu’un décor immuable, puis fragile, un patrimoine en danger (…). Cet imaginaire est omniprésent dans nos rapport au vivant – je rappelle simplement ici que, bien compris, [le vivant] est un allié. Plus puissant que nous, bien plus ancien et bien plus créatif (…).

Changer le fond de carte de nos histoires, alors : on étouffait encerclés par nos propres logiques destructrices, dans un décor de matière inanimée, muette, absurde – le vivant est en fait une puissance surabondante qui nous a faits et qui lutte obscurément pour la même chose que nous : l’habitabilité du monde et le maintien de la vie. La différence c’est qu’il travaille impitoyablement au bénéfice de la communauté des vivants en présence, dont nous sommes des membres, alors que nous avons passé les siècles derniers à favoriser nettement nos intérêts exclusifs contre ceux des milieux qui nous font vivre.

C’est assez revigorant, parce que devant la solitude et la responsabilité écrasante d’être le seul acteur sur Terre, qui aurait détruit la « nature » fragile, culpabilité mêlée d’orgueil et de honte prométhéens, on se retrouve tout à coup surpeuplés, on n’est plus orphelins, abandonnés. Nous voici transfigurés comme un des visages du vivant qui se défend, mobilisés dans un front commun, une conjuration faite de forêts respirantes, de pollinisateurs tramant le printemps, de bactéries et de champignons faiseurs de sols, de baleines à bosse dévorant du carbone, de castors en lutte contre les sécheresse et l’accaparement de l’eau – quelle ménagerie, quel cortège ! C’est bien plus joyeux, bien plus puissant contre les forces de destruction de notre économie extractiviste.

Ce n’est pas là une leçon d’humilité, une manière de « remettre l’humain à sa place ». (…) Les leçons de morale sont sans effectivité à mon sens. Les mises en garde contre l’hubris n’ont jamais ralenti le train moderne du Progrès : il gonfle au contraire son moteur d’un orgueil méphistophélique, l’orgueil de celui qui a dépassé les limites, et qui, ne se sentant plus pouvoir revenir, convertit en fierté d’aller jusqu’au bout de l’illimitation, sa détresse de ne pas savoir ralentir.

Non, c’est un problème de compréhension : les modernes n’ont rien compris à leur monde. Leur cosmologie est fausse. (…) Nous ne sommes pas un intendant transcendant de la Terre, rapace ou repenti – nous sommes une force du vivant qui le détisse, et un visage du vivant qui se défend.

Actuellement, pour les modernes (…) la seule force qui les anime pour lutter contre la crise écologique, c’est la culpabilité d’avoir détruit le décor du théâtre de leurs tribulations. (…) Mais la culpabilité d’avoir détruit le décor qui nous porte n’est pas un affect qui fait une société : c’est parce qu’on a compris qu’on en était, du vivant, et que toutes nos puissances proviennent de lui, qu’il y a de bonnes raisons de le défendre et d’imaginer des formes de sociétés qui font alterpolitique avec lui. On a désappris à faire l’expérience du prodige d’être un vivant, de faire partie de cette extraordinaire aventure du vivant. En conséquence, il faut reconstituer presque ex nihilo cette affiliation.

(…) Nous ne pouvons pas savoir pour quel monde lutter si nous ignorons qui nous sommes – c’est à dire de qui nous sommes faits. Et nous sommes faits des autres formes de vie, faits du tissage avec eux, puisque notre existence dépend de la leur, que nous avons co-évolués avec eux, et qu’ils font le monde qui nous fait vivre. (…)

(…) Dès lors, le motif de l’action, c’est d’abord la joie d’appartenir à cette aventure du vivant, plutôt que seulement la détestation des forces maléfiques. (…)

Ce type de discours est tout de suite articulable à des actions collectives, (…) car c’est de l’énergie combative. (…) On voit sous quels axes [le vivant] est fragilisé et à quelles conditions il prospère : on voit bien les formes d’agriculture, de paysannerie, de foresterie, de pêche, d’aménagement, d’économie, de vie qui sont mutualistes avec lui, et celles qui l’occultent et le détruisent. (…) On lutte pour, là où fatalement on luttait contre. Ce qui est très clair sur ce chemin, c’est que dans notre dos et sans le faire vraiment exprès, on a réactivé la positivité du monde : ce pour quoi se lever.

Cela indique un chemin potentiel pour ceux qui ne savent pas par où commencer.

  1. Pour la symbolique des trois couleurs de la transformation voir FEMMES QUI COURENT AVEC LES LOUPS – Clarissa Pinkola Estes. ↩︎
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